Bouquin : Triste vie

Bateau, boulot, dodo.

Avec un titre pareil, Triste vie, et lorsqu'on vous aura dit que la dame Chi Li est connue pour être une figure de proue du néo-réalisme chinois ... ne venez pas vous plaindre, vous étiez prévenus !
Voilà un petit opuscule (juste la centaine de pages réglementaire) qui est à lire d'une traite, en une heure de temps, en tout cas pas plus d'une journée car l'action se déroule précisément en une journée.
Une journée de la vie d'un ouvrier chinois du Wuhan, une journée, métaphore de sa vie.
Il part le matin de bonne heure en ferry (il faut traverser le fleuve pour aller bosser), son gosse sous le bras (la Chine et l'enfant unique), pour rentrer at home le soir venu.
Entre temps, on aura eu un aperçu de la vie de Yin Jiahou, de ses rêves d'amours perdues (au passage on notera que c'est bien la première fois dans la littérature chinoise que les exils à la campagne de la Révolution Culturelle sont ici prétextes à de douces rêveries ...), de ses rêves professionnels inachevés, de ses rêves de tendresse ou de passion, de ses rêves de ..., bref de sa triste vie quotidienne ...

[...] Avec sa femme,Yin avait déjà tiré des plans pour l'utilisation de cette somme : on
achèterait un jouet électrique au petit et on dépenserait le reste dans un restaurant qui sert de la cuisine occidentale.  «Pour une fois, on va enfin en profiter un peu et se faire plaisir» avait-il annoncé à sa femme. Elle avait eu un large sourire : cela faisait si longtemps qu'elle rêvait de goûter à la cuisine occidentale, mais comme chaque fois on arrivait tout juste à boucler le mois, elle n'y avait jamais songé sérieusement. 
«Tu as eu ta prime ?» lui avait-elle demandé encore quelques jours auparavant.
Une petite histoire pleine d'empathie pour cet anti-héros d'un jour et ses petits ou grands soucis domestiques.
Même la fin de cette presque nouvelle laisse un goût amer, sans trop qu'on sache si c'est du lard ou du cochon : rentre-t-il chez lui le soir retrouver bobonne car finalement cet amour-là est la seule valeur sûre ? ou rentre-t-il chez lui, désabusé, parce que tout le reste n'est que fantasmes et que son humble foyer est finalement la seule et triste réalité, la triste vie ?
Brrrr, néo-réalisme, on vous a dit !
Profitons en pour glisser notre propre morale : on n'a qu'une vie et faisons en sorte qu'elle ne soit pas triste ! Carpe diem !
On a un autre livre de la dame Chi Li dans la PAL : Tu es une rivière, encore mieux, à suivre donc ...

Pour celles et ceux qui aiment savoir qu'ailleurs l'herbe n'est pas plus verte. 
D'autres avis sur Critiques Libres, ou celui de Noir & Bleu.

Bouquin : Women

Mémoires d'un vieux dégueulasse.
Il y a quelques jours on ressortait de notre bibliothèque deux bouquins de John Fante : Le vin de la jeunesse et Grosse faim.
Fante, on l'a dit, c'est un peu le père spirituel de Charles Bukowski.
Un Bukowski qui a d'ailleurs grandement contribué à la popularité de Fante.
On tient avec ces deux-là, deux grands écrivains américains, deux piliers de ce siècle de littérature.
Bukowski c'est un peu et en de nombreux points le Serge Gainsbourg de la littérature US : provocateur (avec sa bouteille de pinard chez Bernard Pivot, c'était en 1978 et l'INA a gardé ça en boîte), le physique pas très beau mais grand collectionneur de femmes, grossier personnage et poète sublime.
Dans Women, Bukowski écrit sur les femmes. Enfin c'est ce qu'il dit ou c'est ce qu'il veut faire croire.
[...] - Je dois pas savoir m'y prendre avec les femmes, j'ai dit. 
- Tu sais très bien t'y prendre avec les femmes, a répondu Dee Dee. Et tu es un écrivain formidable. 
- J'préfererais savoir m'y prendre avec les femmes.
Mais, tout bien pesé, on s'aperçoit vite d'une différence essentielle entre le personnage autobiographique de Bukoswki, Hank Chinaski, et Arturo Bandini, le personnage fétiche de John Fante.
Ceux qui se dévoilent sous la plume de John Fante, ce sont «les autres» : la famille, les copains, les filles, le père, la mère, les oncles, et l'on apprend finalement très très peu de choses sur le petit Bandini/Fante.
Bukoswki, tout au contraire, parle avant tout de lui, enfin de Hank Chinaski.
Dans Women, les femmes défilent dans le lit de Chinaski comme dans la vie de Bukowski, mais l'on apprend finalement très peu de choses sur elles. Et c'est bien Bukowski/Chinaski qui se met à nu.
Est-ce l'âge ? l'époque ? mais les charmes sulfureux de Bukowski semblent aujourd'hui bien éventés. Certes on y parle de sexe et d'alcool, on y baise le soir, on y picole toute la nuit et on y dégueule au petit matin, mais cela ne choque plus guère.
[...] « Soit t'es trop saoul pour baiser le soir, soit t'es trop malade pour baiser le matin », disait-elle.
Car la vie de Chinaski/Bukowski est ainsi faite ...
... de beuveries :
[...] C'est ça le problème avec la gnôle, songeai-je en me servant un verre. S'il se passe un truc moche, on boit pour essayer d'oublier; s'il se passe un truc chouette, on boit pour le fêter, et s'il ne se passe rien, on boit pour qu'il se passe quelque chose.
... de coucheries :
[...] - Je t'invite dehors pour le petit-déjeuner, j'ai dit. 
- D'accord, a répondu Mercedes. Au fait, on a baisé, hier soir ? 
- Nom de Dieu ! Tu ne te souviens pas ? On a bien dû baiser pendant cinquante minutes ! 
Je ne parvenais pas à y croire. Mercedes ne semblait pas convaincue. 
On est allé au coin de la rue. J'ai commandé des oeufs au bacon avec du café et des toasts. Mercedes a commandé une crêpe au jambon et du café. 
La serveuse a apporté la commande. J'ai attaqué mes oeufs. Mercedes a versé du sirop sur sa crêpe. 
- Tu as raison, elle a dit, on a dû baiser. Je sens ton sperme dégouliner le long de ma jambe.
(et encore, on a choisi un extrait soft !)
... et de littérature :
[...] Les écrivains posent un problème. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend comme des petits pains, l'écrivain se dit qu'il est génial. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend moyennement, l'écrivain se dit qu'il est génial. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend très mal, l'écrivain se dit qu'il est génial. En fait la vérité est qu'il y a très peu de génie.
Mais rapidement derrière ces propos apparemment scandaleux mais qui ne sont qu'un écran de fumée (et auxquels il serait bien dommage de s'arrêter et de passer ainsi à côté de ce « génial » écrivain), apparait bien vite le désarroi de Chinaski et c'est ce qu'on retiendra de cette relecture de Bukoswki.
[...] J'étais vieux, j'étais moche. C'était peut-être pour cela que je prenais tant de plaisir à planter mon poireau dans des jeunes filles. J'étais King Kong, elles étaient souples et tendres. Essayais-je en baisant de me frayer un chemin au-delà de la mort ?
Un misogyne qui ne peut pas se passer des femmes, un misanthrope profondément humain.
Capable d'écrire, entre deux énormes grossièretés :
[...] En beaucoup de domaines, j'étais un sentimental : des chaussures de femmes sous le lit; une épingle à cheveaux abandonnée sur la commode; leur façon de dire « je vais faire pipi »; ...

Pour celles et ceux qui aiment farfouiller au fond de l'âme humaine. 
D'autres avis sur Critiques Libres.

Cinoche : Paris

Méli-mélo.

Tout le who's who du cinéma français se trouve réuni sur le plateau du dernier film de Cedric Klapisch : Paris.
Encore un nouveau film choral (celui où les histoires et les personnages s'entrecroisent) comme semble les aimer le public français.
Mais dans certaines chorales, il y a parfois des couacs.
Alors oui, Paris de Klapisch c'est un peu méli-mélo.
Méli, tout d'abord, pour ces personnages et ces histoires qui se croisent, certes, mais sans vraiment de fil conducteur, sans véritable lien. Cela tient plus du patchwork que du puzzle. Encore n'est-ce pas trop grave si l'on accepte de se laisser porter au gré de ces histoires sans queue ni tête.
Ceci est d'ailleurs dûment revendiqué par l'auteur lui-même qui (via Luchini bien entendu) cite Baudelaire dans ... Le spleen de Paris :
Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu’il n’a ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et queue, alternativement et réciproquement. Considérez, je vous prie, quelles admirables commodités cette combinaison nous offre à tous, à vous, à moi et au lecteur. Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie, vous le manuscrit, le lecteur sa lecture. [...] C’est surtout de la fréquentation des villes énormes, c’est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant.
Mélo, ensuite, pour la navrante histoire de Romain Duris (bizarrement le moins convaincant de la troupe) atteint d'une maladie du coeur qui va sans doute l'emporter. Il faut donc profiter de la vie ici et maintenant, surtout quand on la chance d'habiter Paris, car la vie est trop courte. Voilà donc la morale de l'histoire. Certes on adhère au propos et plutôt deux fois qu'une, mais n'y a-t-il pas manière plus subtile de nous asséner cette vérité ?
Autre vérité découverte en séance : qui ne se ressemble pas, ne s'assemble pas. Ainsi les pinups fashion-victims du Tout-Paris iront s'encanailler au marché-gare de Rungis mais ne pourront finalement pas conclure leurs affaires avec les forains un peu beaufs venus pour faire leur marché.
Klapisch s'appesantit lourdement sur son propos avec la finesse et la délicatesse d'un éléphant qui apprendrait à brouter à ses petits.
De même, quand il nous la joue éco-tourisme avec sa pinup parisienne en vacances au club méd au Cameroun, à demi amoureuse du maître nageur black qui vient de se faire virer du club et qui reçoit une carte postale (avec Notre-Dame) de son frère ... éboueur à Montmartre, et qu'il n'aura de cesse de rejoindre quitte à risquer sa vie en traversant la Méditerranée dans une barcasse. Ouf !
Morale (parait que ça va être à la mode, la morale) : soyons gentils avec nos amis éboueurs et rangeons bien nos poubelles, pensons un peu à leurs familles dans les bidonvilles en Afrique. Je n'invente rien : allez voir le film si vous ne me croyez pas !
Alors, après avoir été si caustique (ça fait du bien parfois), pourquoi donc parler de ce film ici ?
Et bien parce que dans toute chorale, même un peu cacophonique, il y a toujours quelques belles voix et de superbes solistes !
Fabrice Luchini qui incarne quasiment ... Fabrice Luchini, son rôle préféré et celui où il excelle : extraordinaire en vieux prof d'Histoire (de Paris !) pontifiant, compassé, pédant et ... amoureux dépressif ! Ah, la scène chez le psy ! Ah, la scène où il danse un vieux rock pour les beaux yeux d'une de ses étudiantes !
Juliette Binoche qui campe une quadra un peu aigrie et vieillie avant l'âge. Elle ose nous gratifier d'un strip-tease qui relègue aux archives poussièreuses de l'INA les neuf minutes et demi de Kim Bassinger qui peut aller ... se rhabiller.
François Cluzet qui joue le frère de Luchini, un architecte « normal » (belle femme, beau métier, bel appart, ...) mais pleurnichard. La scène du « rêve », pourtant casse-gueule, est particulièrement réussie.
En contrepoint - on reste dans le registre choral - Karin Viard en boulangère, raciste (avec son personnel) et mielleuse (avec ses clients), est odieuse à souhait et déclenche les rires à chaque apparition.
Pour ces quelques superbes moments, et ces superbes acteurs, la séance mérite d'être sauvée.
En tout cas pour les inconditionnels de Paris : le film embraye sur le générique de fin dès que le taxi de Romain Duris franchit ... le périphérique !

Pour celles et ceux qui aiment la plus belle ville du monde. 
D'autres avis chez Herwann ou sur Critico-Blog, dont le toujours Cluny qui partage ici 
quasiment les mêmes coups de griffe et les mêmes coups de coeur.

Bouquin : Grosse faim

Dis papa, c'est encore loin l'Amérique ?

Il y a peu on parlait de John Fante et de l'un de ses romans, Le vin de la jeunesse, que l'on avait ressorti de notre bibliothèque.
Voici un recueil de nouvelles (le style de prédilection de John Fante) : Grosse faim, un recueil posthume.
Dix-sept nouvelles qui explorent les différentes périodes de l'oeuvre de Fante : depuis son enfance d'immigré italien dans le Colorado ...
[...] Les poivrons étaient maintenant coupés, prêts pour la friture. Mama mit la casserole de Cathy sur le gaz et alluma la flamme. La casserole de Cathy n'était absolument pas
une casserole, et elle n'appartenait pas à Cathy. C'était un gros fait-tout en fonte que Cathy, la soeur de Mama, lui avait offert en cadeau de mariage quanrante ans plus tôt, mais durant toutes ces années tout le monde l'avait appelé la casserole de Cathy. La petite maison de Mama était remplie d'objets ainsi baptisés. Car les années de sacrifice auxquelles s'était résumée la vie de Mama Andrilli lui avaient ôté tout sentiment de possession. En vivant auprès d'elle, on avait bientôt l'impression fausse que tous les objets et ustensiles avaient été empruntés.
... jusqu'à sa vie d'écrivain maudit à Los Angeles ...
[...] Je tombe toujours amoureux de femmes qui vivent à dix mille kilomètres de moi. C'est une malédiction. Vraiment très bizarre. C'est parce que j'ai une trouille bleue dès que j'approche trop des femmes. J'arrive plus à parler ni même à respirer correctement. Je bafouille et je me comporte comme un imbécile. C'est une chape de plomb. Elle s'endort tout au fond de ma bouche. Dès que cette femme est partie, ma langue se réveille et dit tout ce qu'elle aurait du dire avant le départ de cette femme.
On voit bien là ce qui a pu séduire Charles Bukowski qui a beaucoup contribué à la popularité de John Fante et dont on parlera bientôt.

Pour celles et ceux qui aiment rêver de l'Amérique.

Miousik : The do

Rock nordik.
Vous venez de vous brancher sur le blog à la pointe de l'actu miousikale !
Et voici The Dø, un couple franco-finlandais pas ordinaire : Olivia Bouyssou Merilahti et Dan Levy, qui nous cuisinent une pop variée et enjouée.
Dans leur album, sorti mi janvier, inégal mais varié, on a pioché une sympathique balade emmenée par la voix acidulée de la poupée Olivia :
On my shoulders , qui nous a accrochés comme beaucoup d'autres puisqu'elle a fait le tour du ouèbe et leur a assuré le succès.

Why would I carry such a weight on my shoulders ? 
Why do I always help you carry your boulders ? 
You wonder why I carry such a weight on my shoulders ...
Les paroles sont ici.

Benjamin en parle.

Bouquin : Le vin de la jeunesse

Dis papa, c'est encore loin l'Amérique ?

Depuis quelques mois fleurissent sur quelques blogs, ici ou , les billets à la gloire de John Fante.
De quoi nous aiguillonner pour ressortir de la poussière des étagères un ou deux volumes (il y en a 12 dans notre bibliothèque !) des oeuvres de cet italo-américain connu pour être le père spirituel de Charles Bukowski (oui, on l'a aussi ressorti celui-là ! et on en reparlera).
Sympathique surprise que de relire cet auteur découvert il y a maintenant près de ... 20 ans !
La poussière n'était finalement que sur la couverture et la prose est toujours aussi vive (un de ses romans les plus connus s'intitule ... Demande à la poussière !) et sa puissance d'évocation est telle qu'on a retrouvé en quelques pages les images d'il y a 20 ans et les rues désolées de Denver ou de Boulder, Colorado. Comme si on avait refermé le livre il y a seulement quelque semaines.
Il y a grosso modo deux grandes périodes dans l'oeuvre de Fante.
Une série de bouquins et de nouvelles sur son enfance dans le Colorado, celle d'un fils d'émigré italien.
Une autre série sur sa vie d'adulte à Los Angeles, celle d'un écrivain maudit à la recherche perpétuelle de l'inspiration. C'est bien sûr cette seconde partie qui se rapproche le plus de l'oeuvre de Bukowski.
Mais avouons tout de suite qu'on a un penchant pour sa famille italienne de Denver.
Comme dans Le vin de la jeunesse, John Fante n'est jamais aussi bon que lorsqu'il décrit sa famille plus ou moins imaginaire, plus ou moins autobiographique.
Son éducation chrétienne de mauvais garçon chez les bonnes soeurs.
[...] On doit étudier longtemps avant de devenir nonne pour de bon. Alors on vous coupe les cheveux, vous portez des robes noires et vous ne pouvez plus ni vous marier ni vous marrer. Votre mari s'appelle Jésus. En tout cas, c'est ce que m'a dit Soeur Delphine.
Son père, poseur de briques, cloué à la maison l'hiver lorsque la neige arrête les chantiers. Porté sur la bouteille plus que sur la religion.
[...] « Pourquoi ne nous accompagnes-tu pas à la messe ? » elle lui demandait souvent. 
« Pourquoi donc ? » 
« Pour adorer Dieu. Pour donner le bon exemple à tes enfants. » 
« Dieu voit ma famille dans l'église. Ça suffit. Il sait que je vous y envoie. » 
« Ce serait peut-être mieux si Dieu t'y voyait aussi ? » 
« Dieu est partout, alors pourquoi devrais-je aller le voir dans une église ? »
Sa mère résignée dans sa cuisine.
[...] Et puis j'aurais eu l'air de quoi si Soeur Agnès était venue chez nous ? Notre maison ne paie pas de mine. La Soeur nous aurait pris pour des pauvres dès le début du repas. Ma mère aurait fait des macaroni. La Soeur aurait trouvé ça complètement loufoque. En plus, nous n'avons pas de nappe. Ma mère étale des journaux sur la table. Elle place les bandes dessinées sous l'assiette de mon frère, et les résultats des matches sous la mienne.
La difficile intégration de ces immigrés dans le creuset de l'Amérique.
[...] Ma grand-mère m'a appris à parler sa langue maternelle. À sept ans, je la connais plutôt bien, et avec elle je parle toujours italien. Mais quand je suis avec des copains et que j'ai douze ou treize ans, je fais semblant de ne pas comprendre ce qu'elle me dit, une grimace crispe mon visage; je ne veux surtout pas que mes copains se doutent que je parle une autre langue que l'anglais.
John Fante excelle dans l'art de la nouvelle et ses quelques romans (comme celui-ci) sont façonnés de courts chapitres qui sont comme autant d'images rapides, sèches, directes, comme autant de tranches de vie de ces italiens égarés au pied des montagnes enneigées d'Amérique.
[...] En plus, nous n'avons pas de nappe. Ma mère étale des journaux sur la table. Elle place les bandes dessinées sous l'assiette de mon frère, et les résultats des matches sous la mienne.
C'est ce sens inné de la chute, dans un paragraphe, un chapitre, une nouvelle, qui fait que l'écriture de John Fante va droit à l'essentiel, à ce qu'il y a de plus humain.
On reparle de cet auteur avec un recueil posthume de nouvelles : Grosse faim.

Pour celles et ceux qui aiment rêver de l'Amérique. 
D'autres avis sur Critiques Libres.

Bouquin :38, rue Petrovka

Navarro au pays des soviets.

À Moscou, juste à la fin de la guerre de 45, en pleine démobilisation, l'équivalent de notre 36, quai des Orfèvres se situe là-bas au 38, rue Pétrovka.
On n'a pas souvent l'occasion d'explorer la littérature policière russe et on avait déjà été plutôt déçu par Alexandra Marinina.
Folio a eu la bonne idée de rééditer cet aimable polar des frères Vaïner, même si nous avons découvert depuis, qu'ils sont beaucoup plus connus pour L'évangile du bourreau, qu'on ne manquera pas de lire prochainement, c'est promis.
Le 38, rue Pétrovka, c'est donc le siège de la brigade criminelle de Moscou alors que les soldats reviennent à peine du front.
[...] Dans la rue Kirov, des ouvriers retiraient les panneaux de contre-plaqué qui avaient protégé les murs de verre de l'imposant édifice de la Direction des statistiques pendant les longues années de guerre.
Nous voici plongés dans un Moscou où flotte comme un parfum de nostalgie des années 40/50, quand la révolution socialiste se relevait avec enthousiasme des désastres de la guerre et entreprenait d'éradiquer le crime en vue de l'avènement d'un monde meilleur.
À cette époque et en ce lieu, les criminels sont bien sûr hors-la-loi comme partout ailleurs mais, ce qui est bien pis, ils font preuve d'un comportement tout à fait anti-socialiste à s'approprier ainsi, à titre individuel, le bien collectif du peuple !
Le bouquin (écrit en 1983, à la toute fin des années Brejnev) plaira aux amateurs de séries télé (il a d'ailleurs été adapté pour une série à succès de la télé russe) puisqu'il est construit un peu à la manière de La Crim' et autres Navarro : une équipe d'enquête et ses petits soucis, une bluette amoureuse, une ou deux intrigues principales et quelques investigations mineures, tout cela s'entrecroise plutôt habilement.
L'écriture est simple et l'intrigue tout autant mais le charme exotique vient évidemment de la description minutieuse de la vie quotidienne du Moscou d'après-guerre : les tickets de rationnement, la démobilisation, les réunions du Komsomol (nos héros n'ont pas trente ans), le redémarrage des usines et de l'économie, les Zis (qui ne deviendront les Zil qu'à la déstalinisation), le régime pomme de terre/vodka, les appartements communautaires, ...
[...] Mikhaïl Bomzé était seul dans la cuisine de l'immense logement communautaire. Il était assis sur un tabouret bancal devant sa table - il y en avait neuf à la cuisine - et mangeait des patates bouillies accompagnées d'oignons. 
[...] Je jetai sur la poêle un moceau de saindoux, fouettai les oeufs en poudre dans un bol, l'émulsion jaune grésilla sur la fonte noire, et je rapportai de ma chambre une miche de pain de seigle et six morceaux de sucre qui me restaient encore. Comme Bomzé avait du thé, le petit-déjeuner fut des plus réussis.
Petit polar sympa au pays des soviets.

Pour celles et ceux qui aiment le rouge et le noir.

Cinoche : Juno

La Chose.

Après la vague des petits films peu distribués de ce début d'année mais qui ont fait un tabac dans les petits cinés qui avaient bien voulu les diffuser, Juno empoche le jackpot et les grandes chaînes de ciné essayent de rattraper le train.
Faut dire que Jason Reitman, le réalisateur (le fils du papa de Ghostbusters), s'est appuyé sur un scénario de Diablo Cody, ancienne strip-teaseuse, toujours blogueuse et devenue la dernière coqueluche de Hollywood.
Juno est le film sans prétention mais sympa en diable.
Une histoire d'ado qui ravira les ados (essayé et approuvé par notre teenageuse maison).
Une histoire d'ado sans mièvrerie niaiseuse ni acné juvénile, à l'humour ravageur qui ravira les adultes.
L'histoire est simplissime : Juno, 16 ans, se retrouve en cloques.
Décidée à se débarasser au plus vite de "la Chose", elle se met en quête d'un couple adoptif, parfait en tous points.
Jusque là, pas de quoi bomber le ventre en avant.
Mais tout est pris subtilement à contre-pied, tout est traité finement à contre-courant et les dialogues sont savoureux (et les sous-titres plutôt riches).
On est donc sans cesse désarçonné et on rit aux éclats à de nombreuse reprises (rarement entendu autant de rires au ciné, chacun éclate à son tour selon son humeur et sa réceptivité à tel ou tel dialogue) : le père et la belle-mère de Juno, l'échographiste, le futur père adoptif, la copine de lycée, ... personne ne réagit tout à fait comme on pourrait s'y attendre et c'est ce qui donne tout le sel de cette pétillante comédie.
Un film tout à fait amoral où rien ne se passe comme dans la vraie vie, fort heureusement et c'est beaucoup plus drôle. "La Chose" dans le ventre de Juno n'est finalement qu'un prétexte à la comédie, un MacGuffin (certes encombrant) comme dirait Hitchcock. Et d'ailleurs la famille de Juno, ce sont les MacGuff ...
Juno  (époustouflante Ellen Page, une belle carrière devant cette jeune canadienne de 20 ans !) est elle-même une ado pas ordinaire, fan de rock et de guitare, elle parcourt les couloirs de son lycée en remontant à contre-courant la foule uniforme de ses jeunes collègues.
Dans un monde où il est de bon ton de se mettre en quête d'amour avant de procréer, Juno, elle, est tombée enceinte avant de tomber amoureuse.
Juno, c'est un peu la soeur aînée de Little Miss Sunshine qu'on retrouve presque dans le personnage habillé en tutu de la petite demi-soeur de Juno, Liberty Bell.

Pour celles et ceux qui aiment le côté pétillant du champagne. 
D'autres avis sur Critico-Blog, dont celui, toujours très avisé, de Cluny. 
Telerama parle de Diablo Cody.

Miousik : Moriarty

Balade rétro.

Ceux qui nous écoutent régulièrement ici savent notre goût prononcé pour les voix féminines et les douces balades.
C'est chez Gachucha que nous avons été pêcher la voix de Rosemary Standley qui emmène le groupe franco-américain Moriarty.
On aime aussi la contrebasse de Stephan Zimmerli et l'harmonica de Tom Puechavy.
À l'écoute, leur modernité ne fait aucun doute et pourtant un charme raffiné et surrané émane de leurs balades qui swinguent et balancent tout en douceur.

On a été emballé par leur tube :
- Jimmy  (les paroles sont )
- mais également par Private Lily .

Télérama en parle aussi. 
Les lyonnais pourront aller boire une bière maison au Ninkasi avec eux le 1/03. 
La famille Moriarty sera à Paris à la fête de la musique en juin avec The Do dont on parlera aussi bientôt.

Cinoche : Les liens du sang

Frères ennemis.

Les histoires « vraies » adaptées au ciné sont à la mode. Les années 70 aussi.
Alors voici, si on peut dire, la version française de La nuit nous appartient ou de American gangster.
Les liens du sang opposent deux frères, l'un est flic, l'autre truand, et l'histoire est adaptée de celle des frères Papet, deux lyonnais, une histoire qu'ils auront mis eux-mêmes en pages.
Mais la comparaison avec les films américains cités s'arrête là.
Le film de Jacques Maillot se veut plutôt une reconstitution minutieuse et gentiment franchouillarde des années Mesrine (1979 pour être précis) : R16 et Ami 6 (raaââh ! la R16 !), papier peint (raaââh ! la chambre du gosse !), les dossiers de l'écran à la télé (raaââh ! les dossiers de l'écran !), les Rubettes, chemisettes, blousons et moustaches, tout y est, tout ! Je vous y assure, j'y étais !
Y'a même la voix chevrotante d'Albert Simon, le monsieur météo de la radio de l'époque !
Dans cette époque savamment reconstituée en images sépia à gros grains, deux frères en mal de vivre, en mal d'amour.
L'un est flic, l'autre sort de taule. Évidemment, entre les deux, le courant a du mal à passer et ça ne date pas d'aujourd'hui, enfin de 1979 je veux dire.
C'est sympa, sans surprise mais bien mené et pas prise de tête.
On notera un François Cluzet (d'habitude on n'est pas trop fan) qui donne vraiment vie à ce petit truand, à qui on peut faire confiance, que ce soit pour retaper une gargotte entre ex-taulards, pour monter une affaire de proxénétisme, pour rendre service à son frère ou pour mener à bien un contrat.
Un grand gosse qui voudrait que tout le monde l'aime, les putes commes les flics, et surtout son frère ...


Pour celles et ceux qui aiment revivre leurs vingt ans.

Bouquin : La clef

Érotisme bourgeois.

Non Folio ne cherche pas à damer le pion à la collection Pocket des romans érotiques qui fleurissent dans les gares : La Clef - La confession impudique est un roman japonais qui date de ... 1956 !
Autant dire que les charmes secrets sont, depuis, un peu éventés !
Mais l'idée, même si elle est d'époque, est plutôt originale.
D'un âge avancé, Monsieur commence à faiblir et peine à satisfaire Madame.
Histoire d'entretenir sa propre jalousie et donc sa flamme, il entreprend de tenir un journal intime racontant ses fantasmes. Et en laissant soigneusement traîner la clef du tiroir, il s'assure que Madame lira bien ses « secrets ».
[...] Plus j'affirmerai ne pas l'avoir lu, plus elle croira le contraire. Si, ne l'ayant pas lu, je passe quand même pour l'avoir fait, autant le lire, pourrais-je me dire, mais malgré tout je maintiens absolument ne pas l'avoir lu.
Pour ne pas être en reste, sa femme gourmande ouvre elle aussi un journal intime (à l'époque, on n'appelait pas encore ça des blogs).
[...] Autrement dit, désormais, je m'adresserai indirectement à lui par ce moyen. Ce que je serais trop honteuse de lui dire en face, je peux ainsi le lui transmettre.
Contrairement à ce qu'on pourrait supposer, cette situation n'est pas le prétexte à différentes descriptions plus ou moins osées (on est en 1956 au Japon, et pas en 1968 à San Francisco).
Certes on n'y parle pas que de fleurs et de petits oiseaux (Madame est quand même dotée, je cite page 13, «d'un organe absolument exceptionnel », sic !), mais tout le charme de ce badinage libertin repose sur la « position » alambiquée des deux personnages et des tiers qu'ils veulent bien mêler à leurs jeux : c'est la règle du «je sais que tu sais que je lis ...» (jeu c'est que tu lis ... ?) avec toutes ses déclinaisons.
Comment amener l'autre (qui lira forcément ce que l'on écrit soi-disant en secret) à comprendre ce qu'il doit faire ou accepter (sachant qu'on lira ensuite ce qu'il aura écrit en secret, ...).
Du sexe oui, mais du sexe cérébral ! Une sorte de marivaudage à la mode nipponne, dans le cadre bourgeois et officiellement bien-pensant d'un couple japonais de l'immédiat après-guerre.
Le tout est de savoir qui manipulera l'autre, qui saura faire preuve de la plus grande duplicité et finalement, qui écrira le dernier mot dans son journal intime ... page 196.
On n'en dit pas plus pour ne pas trop en « dévoiler » mais sachez qu'on aurait presque pu classer ce petit bouquin dans les polars ...
Tout cela est bien sûr à lire au second degré : ce qui transparait sous l'écriture de Junichirô Tanizaki, c'est le bouillonnement immaîtrisable des corps sous la couverture policée de la société bourgeoise.
Avec même une référence un peu étrange à nos yeux occidentaux, puisque le mouvement est accompagné ... par le corps (encore un corps !) par le corps médical ... incarnant peut-être cette société régentée et sa morale de façade ?

Pour celles et ceux qui aiment découvrir les «charmes» de l'Orient. 
D'autres avis sur Critiques Libres, celui de Pitou ou celui d'Elizabeth.

Miousik : Alison Krauss

Radio nostalgie.

Rien n'échappe à ce blog, toujours à la pointe de l'actu miousikale !
Pendant que Led Zeppelin agite les foules et les médias, leur chanteur Robert Plant s'échappe avec une jolie voix féminine, celle d'Alison Krauss, la chanteuse de blue-grass.
Le duo sera au Grand Rex le 13 mai prochain.
On vous propose un petit extrait, chanté par Alison :

- Sister Rosetta Goes Before Us ...

Télérama en parle.

Bouquin : Xingu

À malin, malin et demi.

Edit Wharton est un peu une figure imposée des blogs à bouquins, comme Arto Paasilinna, Tatiana de Rosnay, Douglas Kennedy ou encore Muriel Barbery et son hérisson.
Et Xingu est sans doute l'opuscule le plus minuscule qu'on ait inscrit au répertoire des opuscules minuscules.  Une cinquantaine de petites pages d'à peine 15 centimètres.
Un concentré d'humour et de férocité qui date de ... 1916.
Une nouvelle qui raconte l'une des mésaventures d'un club de vieilles chouettes érudites, snobs parmi les snobs de la kulture.
Car le Lunch Club est un club très fermé :
[...] Accepter une femme recommandée par un homme ... c'était à prévoir. 
[...] Elle avait été recommandée par l'éminent bilogiste, le professeur Foreland, qui l'avait décrite comme la femme la plus agréable qu'il eût jamais rencontrée. Les membres  du Lunch Club, impressionnées par un compliment qui valait bien un diplôme, avaient inconsidérément pensé que les affinités sociales du professeur étaient du niveau de ses aptitudes professionnelles. [...] La déception fut complète. 
[...] « Elle l'a flatté sans doute. Ou bien c'est la façon dont elle se coiffe ».
Un club où le plus important n'est pas d'être mais de paraître et surtout de ne pas faire de faute de goût.
De terrrrible faute de goût.
[...] C'est faire montre de mauvais goût que de ne pas porter du noir pour une visite de condoléances ou une robe de l'année précédente quand le bruit court à la Bourse que votre mari est sur la mauvaise pente.
Mais ces chipies aux dents cruelles et aux langues de vipères vont être victimes de leur propre snobisme, lorsqu'il sera question de Xingu.
La chose dont il faut savoir parler même quand on ne sait pas trop de quoi il s'agit (oui, c'est un métier). Et vous que pensez-vous de Xingu ?
[...] - Cela m'a fait tellement de bien, intervint Mrs. Leveret, et il lui sembla se rappeler que, soit elle en avait pris l'hiver dernier, soit elle l'avait lu.
Heureusement, dans ce dernier salon où l'on cause, le ridicule ne tue pas.
Soit dit en passant, Edit Wharton a la dent féroce et sa langue empoisonnée n'a rien à envier à celles qu'elle décrit si ironiquement !

Pour celles et ceux qui aiment ou n'aiment pas les discussions de salon. 
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Bouquin : Un amour dévastateur

Amour et destruction.

Ce petit bouquin d'Eileen Chang (ou Zhang Ailing en VO) aurait pu passer inaperçu dans la bibliothèque si l'on n'avait pas vu que le récent film d'Ang Lee, Lust, Caution, était tiré d'un autre roman de cette auteure.
Une auteure née à Shanghaï et exilée aux US, connue pour ses écrits pendant les années de l'occupation japonaise (les années 1930-1940) et dont plusieurs bouquins ont été adaptés au ciné.

Un amour dévastateur est donc une excellente occasion de prolonger les charmes du superbe film d'Ang Lee.
De reprendre le jeu du chat et de la souris entre deux amants qui se cherchent longtemps avant de se trouver, de goûter de nouveau au jeu de la séduction.
[...] - Vous savez ? Votre talent particulier, c'est de baisser la tête. 

Elle releva la tête, et dit : 
- Pardon ? Je ne comprends pas. 
- Certains ont un talent particulier pour parler, d'autres pour rire, d'autres pour tenir une maison; le vôtre, c'est de baisser la tête. 
- Je ne sais rien faire, dit Lio-su, je suis quelqu'un de parfaitement inutile. 
Il répondit en souriant : 
- Les femmes inutiles sont de loin les plus redoutables.
On retrouve donc ici aussi le charme surrané des riches oisifs qui partagent leur vie entre Shanghaï et Hong Kong, au gré des événements de l'époque.
Une romance sur fond de fin du monde (Love in a fallen city est le titre anglais) puisque c'est dans un Hong Kong bombardé que les deux amants se trouveront.
À lire aussi pour comprendre la savante hiérarchie de la famille shanghaïenne, où les filles sont numérotées dans l'ordre d'arrivée ... ce qui leur garantit du même coup l'ordre de départ avec un bon parti pour leur mariage.
Un ordre immuable que notre héroïne, Lio-su, viendra dévaster puisque, déjà divorcée, elle partira rejoindre l'homme promis à l'une de ses soeurs !
Tout cela nous est décrit avec un humour discret par la romantique Eileen Chang.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires d'amour romantiques.

Cinoche : Lust, caution

Amour et trahison.

Si ce n'est pas déjà fait, courez vite voir le dernier film d'Ang Lee (Tigre et dragon, Le secret de Brokeback moutain, ...) avant qu'il ne quitte l'affiche : Lust, Caution.
Une traduction difficile des deux idéogrammes chinois 戒 jiè  :  être prudent, sur ses gardes ou même donner l'alarme pour le premier, plaisir, amour de la beauté ou encore expression du visage pour le second. Deux clés de lecture essentielles de ce très beau film.
C'est aussi le titre en VO du bouquin d'Eileen Chang dont est tiré le scénario.
Eileen Chang (ou Zhang Ailing en VO) dont, heureux hasard, on vient de lire Un amour dévastateur (on en parlera demain).
Une auteure réputée pour ses romans écrits pendant les années de l'occupation japonaise (le tout début des années 1940).
Ici, un groupe d'étudiants oisifs, amateurs de théâtre, chinois aisés de Shanghaï réfugiés à Hong-Kong, se mettent en tête d'assassiner Mr. Yee (Tony Leung), un chinois collabo à la solde des japonais et du régime de Nankin (c'est un peu le Vichy chinois).
L'une des leurs (Wang, jouée par Tang Wei, un ancien mannequin dont c'est le premier rôle) est chargée de se jeter dans les bras de Mr. Yee. Cette première affaire (théâtre amateur, complot amateur) tourne mal et les jeunes gens y perdront tous leurs illusions et surtout leur innocence (et à plus d'un titre pour la jeune femme).
Trois ans plus tard, on retrouve tout le monde à Shanghaï, toujours sous le joug de l'occupant japonais.
Cette fois Wang est contactée par la résistance, c'est du sérieux, et elle se retrouve à nouveau chargée de séduire Mr. Yee ...
Ang Lee a débuté sa carrière comme acteur et son héroïne débute ici, elle aussi, comme actrice dans une petite troupe d'étudiants amateurs.
C'est donc de théâtre qu'il s'agit et plus précisément du « rôle » à jouer et à tenir.
Puisque Wang acceptera pour la bonne cause d'endosser les robes et la personnalité de Mme. Mak pour devenir la maîtresse de Mr. Yee.
Et puisque Mr. Yee avait accepté pour la survie des siens de n'être qu'un pantin dans les mains des japonais.
Dans ce jeu du chat et de la souris, le collabo tortionnaire dira d'ailleurs à son amante traîtresse : Je sais, bien mieux que toi, ce que faire la putain veut dire ...
Ces deux-là forment le plus beau couple de cinéma qu'il nous a été donné de voir depuis longtemps.
Un formidable duo d'acteurs (on connaissait bien sûr Tony Leung (In the mood for love) - Tang Wei est une révélation, capable d'incarner la jeune fille étudiante et enthousiaste tout comme la femme séductrice et fatale).
Tout passe dans leur jeu, dans leurs regards. Sur leurs visages filmés au plus près par une caméra entièrement à leur service.
Chaque scène est d'une rare intensité où chaque mot, chaque geste, chaque regard compte et compte juste : la pièce de théâtre au début, le tête à tête au restaurant, les parties de mah-jong, l'escapade dans une chambre d'hôtel, l'essayage chez le tailleur, l'achat d'une bague chez un libanais, scènes de séduction, scènes d'amour, ... un véritable festival pendant 2h30 qu'on ne voit pas passer et où l'on se surprend le sourire aux lèvres, non pas parce que l'histoire s'y prête, loin s'en faut, mais tout simplement parce que l'on est ravi de se trouver dans la salle pour partager ces moments.

On dirait parfois du Racine et c'est d'ailleurs filmé comme du théâtre.
Ou plutôt comme les grands films en noir et blanc de l'époque (il est fait souvent référence au cinéma américain d'avant-guerre, celui du temps de Greta Garbo, et les décors du Shanghaï d'époque reconstitués y sont pour beaucoup).
Une époque où les femmes savaient encore dissimuler un oeil derrière l'inclinaison du chapeau ...
Deux grands acteurs et un grand moment de cinéma.
MAM a loupé ça (en vacances au Bénin, bien fait pour elle) mais BMR a hâte de retourner au cinoche une seconde fois avec elle, vibrer auprès de la belle Tang Wei et du beau Tony Leung.

Les deux personnages, prisonniers de leurs « rôles », sont terriblement seuls et ce n'est qu'au lit (très belles scènes encore) qu'ils se dévoilent presque l'un à l'autre, et à eux-mêmes, essayant vainement de se perdre chacun dans le regard de l'autre.

En prime, la belle musique d'Alexandre Desplat :


Pour celles et ceux qui aiment les couples tragiques. 
D'autres avis sur Critico-Blog. Telerama en parle aussi.

Cinoche : Battle for Haditha

Voie sans issue.

On l'a déjà dit et redit, 2007/2008 sera la saison des films sur les guerres d'Afghanistan et d'Irak, avec déjà vus : La guerre selon Charlie, La Vallée d'Elah et Lions et agneaux.
Dans quelques jours sort le Brian de Palma : Redacted, et en avril : Grace is gone de James Strouse.
Aujourd'hui ce sont les anglais qui s'y collent (on les sait, eux aussi, très impliqués dans la guerre d'Irak), avec Nick Broomfield, un habitué des documentaires, qui se livre ici à une quasi-reconstitution d'un drame de la guerre : Battle for Haditha.
Cible d'un attentat comme il y en a tant, une troupe de Marines comme il y en a tant s'en prend à des civils comme il y en a tant.
Une histoire vraie ... comme il y en a tant : les 24 civils de Haditha, hommes, femmes et enfants, victimes de cette bavure, avaient le tort de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, en plein coeur d'une mauvaise guerre, une guerre d'occupation.
Ces habitants « vivent » coincés entre la crainte de l'occupant et celle des représailles de la résistance et leur seule « solution » semble être l'exil.
Un peu comme dans le Vol 93 (pour rester dans le même registre géo-politique), on sait d'entrée ce qui va se passer et si l'on n'était pas au courant, le générique se charge de nous mettre au parfum.
Il n'y a donc aucun suspens. C'est la terrible recette de ce film : jetez dans un chaudron une population de civils, une poignée de soldats et une pincée de résistants plus ou moins terroristes, laissez revenir à veu vif.
Et sortez sans tarder de la cuisine car le mélange ne peut être qu'explosif, si on veut bien me passer ce triste jeu de mots.
Les Marines sont dans un état de stress permanent et les apprentis terroristes jouent avec le feu (encore un autre mauvais jeu de mots) : alors les civils vont trinquer. Forcément.
Si l'on s'était trouvé coincé avec les civils, sans doute serions nous restés sur place, nous aussi, avec la famille et les grands-parents, effrayés à l'idée de voir la résistance débarquer à la maison.
Si l'on s'était trouvé parachuté avec les Marines, sans doute aurions nous couru, nous aussi, derrière le caporal, après des mois d'entrainement, de bourrage de crâne et de stress.
Si l'on s'était trouvé embarqué avec les résistants sans doute aurions nous joué, nous aussi, aux apprentis sorciers pour débarasser le pays de l'ennemi et de l'occupation.
L'intérêt du film est de nous emmener sur place, comme en reportage, alternativement aux côtés des Marines, des résistants ou des habitants. En faisant justement la part belle à ces irakiens qui ne verront pas la fin du film, et encore moins celle de la guerre.
Après un départ tonitruant, lorsque les Marines dévalent les pistes caillouteuses dans leurs Hummers en écoutant du hard-rock à donf, la tension dramatique et le stress vont monter, dans chacun des camps, jusqu'à l'hécatombe.
Avec beaucoup d'émotion, le film se termine dans une profonde tristesse.
Car c'est bien là le message : dans une sale guerre comme celle-ci, il n'y a d'issue pour personne.
Pour aucun des camps.

Pour celles et ceux qui aiment changer des reportages-télé. 
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Cinoche : Sweeney Todd

Mangez-moi, mangez-moi !

Nouvelle production de la fine équipe que forment Johnny Depp le décadent et Tim Burton le baroque : Sweeney Todd.
Edward aux mains d'argent reprend ses rasoirs pour se venger d'une infamie et camper le diabolique barbier de Fleet Street : celui qui égorge ses clients au premier tandis que la cuisinière du rez-de-chaussée prépare ses célèbres tourtes à la ... viande (meat pie en VO).
Comprenez bien : la viande est si rare et si chère à Londres en ce temps-là !
Tout cela est fidèlement adapté d'une comédie musicale de 1979 de Stephen Sondheim (l'auteur des chansons de West Side Story).
L'histoire est celle d'une nouvelle de 1846 de Thomas Peckett Prest reprenant des faits divers plus ou moins véridiques.
Tim Burton filme cette diabolique légende (elle inspira également Dickens) dans un Londres de bande dessinée, de carton-pâte, bref dans un décor de théâtre sombre et sépia, comme pour mieux faire « jaillir » ... le rouge.
Il nous offre également quelques beaux jeux de miroirs, de vitres et de reflets.
Car tout n'est que trouble apparence dans cette soi-disant comédie qui est bien autre chose qu'un spectacle gothique dont sont friands les grands ados d'aujourd'hui.
Au-delà des effets de cinéma, on notera par exemple la présence surprenante de Jayne Wisener, véritable clone de Vanessa Paradis : Vanessa Paradis n'est autre que la femme de Johnny Depp à la ville alors que dans le film, Jayne Wysener joue la fille du barbier. Reluquée par un vieux grigou amateur d'une chair trop fraiche et trop jeune, elle finira même déguisée en garçon, ...
Permettez également qu'on insiste un peu ici sur la thèse cannibalistique de cette « joyeuse » comédie macabre.
Car le propos est pour le moins explicite : Robin des Bois égorge les riches et puissants qui ont les moyens de se faire tailler la barbe et Marianne prépare ses meat pies pour nourrir les humbles gens.
Il y a quelques jours, on s'étonnait sur le blog de Noir et Bleu de lire le cannibalisme hanter l'imaginaire nippon (littérature, faits divers, dont d'ailleurs nos médias se font en général largement l'écho), alors qu'il se trouve bien souvent relégué chez nous au rang des sujets tabous.
Tout juste bon à diaboliser la bestialité des indigènes de nos anciennes colonies.
Voilà donc Stephen Sondheim (et Tim Burton) qui me font mentir avec cette révision moderne et gothique de Soleil Vert. Voir également la BD du Boucher de Hanovre.
À voir le samedi pour pouvoir éviter le rasage le dimanche matin (et le fast-food aussi par la même occasion).


Pour celles et ceux qui aiment se faire raser gratis. 
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Bouquin : La lionne blanche

L'Afrique de Suède.

Voilà longtemps qu'on n'avait pas retrouvé l'inspecteur Wallander ...
Certes on avait pu explorer d'autres facettes du talent de Henning Mankell avec son roman social : Tea-Bag (dont on parlait ici début 2007).
Ainsi qu'un excellent polar, Le retour du professeur de danse, qui inaugurait bien du renouveau du polar Mankellien sans Wallander.
Avec La lionne blanche, nous revoici donc aux côtés de Kurt Wallander toujours en proie à une famille chaotique (son père, sa fille, ...), reflet de la déconfiture de la société suédoise, à moins que ce ne soit l'inverse.

[...] Quelque chose dans cette enquête autour de la mort de Louise Akerblom l'effrayait.
Comme si l'histoire venait à peine de commencer. [...] Il regarda le lac en pensant qu'il y avait une ressemblance fondamentale entre cette enquête et le sentiment intérieur qui était le sien. Le contrôle lui échappait. Il poussa un soupir qui lui parut sur le champ pathétique. Il était aussi perdu dans sa vie qu'il l'était dans la chasse au meurtrier de Louise.
Mais l'on sait aussi qu'Henning Mankell partage sa vie avec l'Afrique et La lionne blanche mêle habilement les histoires des deux pays.
Le meurtre de la suédoise Louise Akerblom n'est donc ici qu'une ramification nordique d'un complot politique qui prend sa source dans l'histoire tourmentée de l'Afrique du Sud et de ses haines raciales. Et ce volet de l'intrigue permet à Henning Mankell de nous rappeler ou de nous expliquer beaucoup de choses sur la situation du pays de l'apartheid.
Un écho au livre de Deon Meyer, L'âme du chasseur, lu récemment. Même si on ne peut prétendre comparer Deon Meyer au maître es polar qu'est Henning Mankell.
Au fil des pages toutefois, ce roman de Mankell déçoit et le maître nordique nous avait habitué à mieux, beaucoup mieux. Le complot africain est assez peu vraisemblable et l'inspecteur Wallander est ici pas franchement crédible.
La traduction en français en 2004 de ce roman de 1993 sent le réchauffé, une fois le filon Mankell bien assuré en France ...
Cet épisode sera donc réservé aux inconditionnels de Mankell ou à ceux qui veulent explorer la frontière un peu floue entre la Suède et l'Afrique.


Pour celles et ceux qui aiment voyager en classe polar. 
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