Cinoche : Marguerite


L'histoire de la comtesse aux pieds nus qui chantait faux.


Marguerite, le film de Xavier Giannoli dans lequel Catherine Frot incarne Florence Foster Jenkins, cache vraiment bien son jeu.
Ce qui explique sans doute les incompréhensions et les déceptions ici ou là.
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le film n'a pas grand chose du 'biopic' de cette dame à qui personne n'osait dire qu'elle chantait incroyablement faux (c'est Stephen Frears qui prépare le 'vrai' biopic pour l'an prochain, avec Meryl Streep).
Le film de Giannoli n'a surtout rien non plus d'une comédie amusante : certains rigolent (un peu jaune) pendant les deux premières séances de chant mais tout cela tourne très vite à la farce très amère.
Avec en prime quelques accents surréalistes qui lorgnent plus du côté de Bunuel que de Chabrol.
Le film est particulièrement féroce, non pas parce que acteurs et spectateurs se moqueraient de cette riche chanteuse à la pauvre voix, non, mais parce que notre société dépeinte par Giannoli est d'une rare et sourde (sans mauvais jeu de mots) violence.
L'histoire de cette 'cantatrice' américaine dont l'argent achetait critiques complaisants et public bienveillant a été transposée ici en 1920 en France. Une France bourgeoise et arriviste, qui se remet à peine de la Grande Hécatombe et qui prépare la suivante en prospérant sur les ruines de la précédente.
Marguerite fait inévitablement penser à la farce de Molière (on a même droit aux leçons données par le Grand Mamamouchi), mais si les bourgeois sont bel et bien là, on ne verra point de gentilshommes mais plutôt toute une faune (des chasseurs, des militaires, des dandys anarchistes, ...) qui essaie de profiter de l'argent de la comtesse (il sera beaucoup question d'argent ...) et qui se vautre dans le luxe, le gibier, l'arrogance et les plaisirs des années folles.
Au milieu de cette fange, Catherine Frot passe tel un ange (elle ne mange que des choses blanches et pures, comme elle). Évidemment, l'ange finira par se brûler les ailes après avoir été manipulé par des dandys, à demi artistes, à demi anarchistes, mais tout aussi corrompus que les bourgeois arrivistes qu'ils pensaient dénoncer.
On regrette juste un film malheureusement un peu long et un peu lent mais c'est finalement comme une évidence : seule Catherine Frot pouvait endosser ce rôle. Chapeau l'artiste.

Pour celles et ceux qui aiment les maîtres chanteurs.
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Bouquin : Le gardien invisible


Polar pour dame en Euskadi.

On n'a pas toujours eu de chance avec les polars ibériques [1] [2] et les très bons sont plutôt rares [3] [4].
Belle et bonne surprise donc que la découverte de Dolores Redondo, une dame pour changer un peu, qui nous emmène en ses terres natales : le pays basque navarrais, avec ce premier épisode d'une série : Le gardien invisible.
D'entrée de jeu, Doña Redondo (qui a débuté sa carrière avec des romans historiques avant de connaitre le succès avec sa trilogie de polars) puise dans ses connaissances et ancre profondément son intrigue dans l'histoire, les légendes, le folklore et les traditions de son pays : la vallée du Baztán (qui plus bas deviendra la Bidassoa).
Juste sur l'autre versant des Pyrénées que l'on vient de visiter avec Bernard Minier.
Un peu à la manière de certains romans de Fred Vargas qui flirtent avec le fantastique [clic], il sera question ici du basajaun, l'homme des forêts.
[...] Il y a cent ans, cent cinquante tout au plus, il était rare de rencontrer quelqu’un qui déclare ne pas croire aux sorcières, belagiles, basajaun, tartalo et, surtout, en Mari, la déesse, le génie, la mère, la protectrice des récoltes et des troupeaux qui faisaient tonner le ciel à sa guise et tomber une grêle qui plongeait le village dans la plus terrible des famines. À une époque les gens croyaient plus volontiers aux sorcières qu’en la très sainte Trinité, et cela n’échappait pas à l’Église, qui voyait ses fidèles, au sortir de la messe, continuer à observer les rituels anciens que leurs familles se transmettaient depuis un temps immémorial.
[...] Un basajaun… Qu’est-ce que c’est, une sorte de génie de la forêt ? s’enquit James.
– Non, non, un basajaun est une créature réelle, un hominidé d’environ deux mètres cinquante, large d’épaules, les cheveux longs et bien sûr couvert de poils. Il habite dans les bois, auquel il appartient.
Cerise sur le gâteau basque, l'auteure écrit au féminin : bien sûr c'est une fliquette qui va mener l'enquête, mais ce n'est pas tout et l'inspectrice Amaia Salazar semble aussi avoir hérité d'un lourd passé et d'une curieuse famille.
Les sœurs et les tantes d'Amaia ne sont pas là que pour la figuration et on se surprend même, après quelques chapitres, à s'intéresser plus à la famille Salazar qu'à la poursuite du serial-killer !
C'est un comble pour un polar et c'est dire si Dolores Redondo sait écrire !
Une sacré galerie de portraits ibériques avec au centre de la photo de famille, la vieille tata Engrasi qui tire les cartes au tarot mais qui joue également au poker !
[...] La joyeuse bande se réunissait depuis des années pour jouer au poker durant les soirées d’hiver. Avec plus de soixante-dix printemps au compteur, la plus jeune était Engrasi, et la plus âgée Josepa, frôlant les quatre-vingts. Engrasi et trois autres étaient veuves, seules deux d’entre elles avaient toujours leur mari.
Las, au fil des pages, Doña Redondo pousse un peu trop loin les explications répétées sur la mythologie locale, les êtres des forêts, l'enfance douloureuse d'Amaia, les tarots, les ours et j'en passe. Cela plombe un peu le récit qui aurait bien mérité une petite cure d'amaigrissement pour se concentrer sur l'âpreté de la région et la rudesse de ses habitants.
Reste une belle plume, un beau décor, de beaux portraits de dame et finalement une belle intrigue parce que bien sûr le polar reprendra ses droits et le lecteur se fera, c'est le cas de le dire vous verrez, se fera rouler dans la farine.
[...] – Inspectrice, une patrouille a trouvé deux chaussures de fille placées sur le bas-côté, les bouts orientés vers la route. Ils ont appelé il y a un moment, je vous envoie une voiture et on se retrouve là-bas.
– Ils ont trouvé le corps ? demanda Amaia en baissant la tête.
– Pas encore, c’est une zone difficile d’accès.
Doña Redondo n'en est pas restée là et la suite de la trilogie du Baztán devrait nous emmener de nouveau outre-Pyrénées.



Pour celles et ceux qui aiment les yétis.
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Cinoche : Le prodige


La diagonale du fou.

American bluff, Zodiac, Harvey Milk, Argo, et j'en passe, les années 70 sont décidément très cinégéniques, particulièrement chez nos cousins américains et (au vu des quelques exemples cités) cela nous vaut quelques très bons films.
Celui d'Edward Zwick (oui, le faiseur de Blood Diamond) ne dépareillera pas la série.
Le prodige (encore une lamentable traduction : Le sacrifice du pion avait tout de même une autre portée en VO !) porte à l'écran la vie et le destin de Bobby Fisher, le vainqueur de la Guerre Froide, le porte-étendard du Monde Libre face à l'Empire Soviétique, le gagnant du tournoi d'échecs qui l'opposa au russe Boris Spassky en juillet 1972 à Reykjavík en Islande.
Toute notre jeunesse, quoi !
Le pion c'est évidemment Fisher, sacrifié, poussé en avant, propulsé sur la scène, alors qu'il n'était qu'un type, certes brillant aux échecs, mais odieux et arrogant à souhait, parano en diable et tout à fait incapable de gérer la pression que tout plein de gens bien intentionnés lui collèrent sur le dos. Alors oui, le Monde Libre a gagné à Reykjavik, mais Bobby Fisher y perdra encore quelques neurones, y grillera encore quelques cases et y laissera les dernières lueurs de raison qui lui restaient.
Dans un rôle de barjo pas facile, Tobey Maguire est tout simplement époustouflant de naturel, criant de vérité. Il n'en fait ni trop, ni trop peu : juste ce qu'il faut pour nous entraîner avec lui dans sa course folle. Car s'il y a folie, il y a aussi course (ou match) et entraînement. Les échecs sont un sport où il faut entraîner sa mémoire et sa cervelle à calculer, prévoir et anticiper les coups possibles au fur et à mesure que se démultiplient les combinaisons possibles. Même pour celui qui ne connait rien à ce jeu, tout cela est superbement rendu avec brio et luminosité, suspense et retournements, fibrillations et palpitations. Comme pour préparer un iron-man, on court essoufflé, le palpitant qui tape, derrière notre champion Fisher.
Et on a mal à la tête pour lui.
Les longs préparatifs du match islandais (on devra remonter à l'enfance de Fisher !) sont tout de même rendus palpitants par cet étonnant personnage qu'incarne Michael Stuhlbarg : l'avocat survolté qui s'improvise agent et cornac de Fisher. Tous deux font la paire (et éclipsent totalement le troisième larron, l'inexistant curé) : ils portent littéralement le film jusqu'au match de boxe final, transcription particulièrement fidèle des six premiers rounds de celui de l'Histoire (c'est au sixième round que le Monde bascula du côté de la force).
Par bien des aspects, ce film rappelle Imitation Game : biopic, guerre(s), être différent, défi cérébral, ...
Au-delà de ces aspects académiques et un peu convenus, ce qui fait la force de ce Prodige, c'est bien la mise en scène du vent de folie qui souffle entre les oreilles de Fisher. Écartelé entre son arrogance et ses peurs, boosté par sa passion des échecs, rongé par sa parano galopante, dévoré par l'envie de gagner. On partage avec empathie les passions et les folies de cet insupportable et incroyable bonhomme : c'est à cela que tient la réussite du film.
Ah oui, et y'a pas que les costumes, les décors et les coiffures qui sont d'époque, la BOF aussi, yeah !
Avec (entre autres) le Jefferson Airplane fétiche de BMR : Grace Slick chante une fois de plus [1] le White Rabbit.
MAM préfère trépigner dans son fauteuil avec le Creedence Clairwater Revival mais ça la rajeunit pas pour autant, yeah !

Pour celles et ceux qui aiment les jeux de pions, même sans dames.
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Cinoche : Youth (La Giovinezza)


Fin de partie.

Heureux ceux qui (comme nous) ont eu la chance de ne pas voir La Grande Belezza (!) et qui pourront donc apprécier le dernier film de Paolo Sorrentino sans aucun a priori.
La Giovinezza (mais pourquoi ce Youth ?) est un film très critiqué : par ceux que Sorrentino déçoit après son précédent chef d’œuvre comme par ceux que Sorrentino irrite par son cinéma trop intellectuel et trop bien léché.
Ce Youth est un film si difficile à résumer qu'on ne s'y risquera pas : ce serait d'ailleurs aller à l'encontre de son rythme lent et majestueux par lequel il convient de se laisser porter et bercer.
Bien sûr il est question de 3° âge avec ces deux octogénaires que sont Michael Caine et Harvey Keitel. Bien sûr ils vieillissent, ou plutôt ils ont déjà vieilli, ils n'ont plus ni futur ni devenir, juste un lointain passé, une grande amitié, de faux souvenirs, de vrais mensonges.
Perdus dans un établissement thermal des Alpes suisses, ils s'entourent de jeunesse pour lutter contre leur inexorable déclin.
Michael Caine, ancien compositeur et chef d'orchestre célèbre, l'a accepté : il s'est retiré de la musique, refuse de remonter sur scène, se contente d'orchestrer pour lui seul un concert de clarines dans un alpage suisse.
Harvey Keitel, ancien cinéaste tout aussi célèbre que son ami, joue contre la montre et veut absolument sortir encore un dernier film, son testament.
Mais ce résumé bien sommaire ne rend absolument pas compte de la petite magie de ce moment de pur cinéma.
Nos deux stars (que l'on a si grand plaisir à retrouver ici) y sont entourées de toute une galerie de portraits étranges et mystérieux : un moine tibétain qui cherche à léviter, un maradona plus bouffi que jamais qui joue au tennis comme un pied, une jeune fille avec appareil dentaire qui danse devant une console vidéo, une vieille star sur le retour (Jane Fonda !), un couple mutique ... qui produira quelques sons tout de même, un jeune acteur californien qui apprend le rôle de sa vie, un prof d'alpinisme qui fera chavirer le cœur de Rachel Weisz (qui joue ici la fille de Michael Caine), ... chacun cherche sa voie et aura droit à son climax éphémère.
Il faut se laisser porter par le rythme des jours qui coulent doucement au cœur de l'été suisse : la vie semble s'y être arrêtée, tout a déjà été dit, tout a déjà été joué. La dernière page de la partition a été tournée.
Tout cela est bien entendu filmé de main de maître : la réputation de Sorrentino et de son chef opérateur Luca Bigazzi n'est plus à faire. Leur lumineux travail nous vaut ici quelques plans superbes sur les corps vieillissants et flasques, sur les visages tombants et ridés.
On apprécie également que le film ne baigne pas que dans les eaux amniotiques des thermes suisses mais aussi dans une très belle musique qui nous vaudra l'apparition de la cantatrice coréenne Sumi Jo pour une belle scène qui aurait bien de quoi nous faire aimer l'opéra (on n'en dit pas plus pour ne pas spoiler).
Un film que l'on pourrait croire centré sur l'égo narcissique de deux artistes vieillissants soucieux de leur prostate alors que c'est bien la musique et les femmes qui tiennent ce film par les couilles (Jane Fonda est très explicite sur ce dernier point) : la musique de Michael Caine ne tient qu'au fil de la soprano qui l'interprète (ah, les regards qu'ils échangeront ..), les films d'Harvey Keitel ne valent que le talent de ses actrices (ah, les apparitions dans les alpages ...).
Quelques fausses notes tout de même dans la partition : la crise de Jane Fonda dans l'avion, le futur rôle appris par le jeune acteur californien (chez nous ça ne passe toujours pas, désolés, question de générations ?), ... mais rien qui suffise à vraiment gâcher l'harmonie de cette belle petite fugue en si.
Il est bon que certains cinéastes osent encore des films qui ne s'obligent pas à raconter une histoire avec ses enchaînements et ses développements, avec un début et une fin : le cinéma, avec ses acteurs et ses images, est un art qui peut aussi s'apprécier comme des moments de musique ou des tableaux de peinture.
Finalement, restera donc le regret d'avoir manqué La Grande Belezza sur grand écran !

Ah oui : BMR aura quand même eu une grosse déception puisque la ravissante 'actrice' dont on voit the face sur l'affiche (le mannequin roumain Madalina Ghenea) n'a qu'un tout petit rôle dans le film alors qu'elle joue visiblement très très bien et fait preuve d'une grande présence à l'écran, vraiment. Une actrice que l'on aurait plaisir à voir plus souvent.

Pour celles et ceux qui aiment les bains à remous.
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Bouquin : Les infâmes


La galerie déjantée.

L'affaire s'annonçait pourtant prometteuse : Freedom Oliver est serveuse dans un bar à 'bikers' au fin fond d'un bled paumé de l'Oregon.
Il y a quelques années, elle fut d'abord accusée du meurtre de son mari, à tort ou à raison on ne sait pas encore, mais son témoignage a finalement permis de faire coffrer son beau-frère qui purge sa peine en prison. Depuis, elle se planque au fin fond de nulle part sous un nom d'emprunt, protégée (et surveillée) par le FBI qui doute toujours d'avoir coincé le véritable assassin.
[...] Freedom McFly, même s’ils n’ont jamais voulu que je garde le McFly. Ça faisait trop Burger King, d’après eux. Trop années quatre-vingt. Putains de pauvres types. C’est Freedom Oliver, du coup.
[...] Pour une période qui reste à déterminer, nous allons renforcer ta protection, déclare Gumm en se penchant vers moi. Un de nos agents passera te voir toutes les semaines. On te conseille de faire profil bas.
– Encore plus bas que dans un bar à motards du trou du cul du monde, vous voulez dire ?
– C’est pas si cher payé pour avoir tué un flic, Freedom. » Et revoilà ces regards mauvais et ces rictus que j’ai bien trop l’habitude de voir chez ces types. « Allez, ça ne te coûtera rien de l’avouer une bonne fois pour toutes. Tu ne peux pas repasser devant le juge, de toute façon. On sait que c’est toi qui l’as fait.
Au passage elle a perdu la garde de ses deux enfants, recueillis par une famille très pieuse du Kentucky, à l'autre bout du pays.
Mais finalement Jax Miller a décidé de secouer le plateau de jeu et les pions vont devoir bouger : le beau-frère sort de taule, méchamment décidé à se venger, et la fille de Freedom fait une fugue pour échapper à des parents adoptifs de plus en plus trop pieux.
Ça va brasser parce qu'aux côtés de la reine du bar et du fou sorti de taule, il y a de nombreux pions sur l'échiquier : le flic de l'Oregon amoureux de Freedom, le fils abandonné devenu avocat, les dupont et dupond du FBI, les frangins de l'ex-mari dont un handicapé, la belle-mère elle même et ses 150 kilos, toute une galerie de portraits, Les Infâmes, tous plus déjantés les uns que les autres.
Toute cette clique à claques explique certainement une mise en place un peu laborieuse dans l'Oregon avec une première partie d'exposition un peu longuette.
Le bouquin décolle enfin lorsque Freedom enfourche une moto et file vers le Kentucky pour y retrouver ses enfants. Toute la bande d'allumés va se retrouver dans l'est, autour de la propriété des parents adoptifs devenus vraiment trop pieux ... ils cachent une véritable secte : le feu d'artifice final lorgnera d'ailleurs explicitement du côté de Waco.
Malheureusement le délirium s'avère très mince et l'on ne croit guère à cette délirante épopée.
Certains personnages valent effectivement la visite, comme ces Delaney, la belle-famille de Freedom, qui se montrent tout à fait digne des Dalton.
[...] Delaney, un patronyme associé au grabuge et à la haute tolérance au whisky. Dans le quartier, la blague veut que même le postier distribue le courrier de la famille au commissariat, parce qu’ils finiront toujours par y échouer.
Mais beaucoup d'autres personnages n'arrivent pas à nous accrocher.
Freedom d'abord, que l'on trouve beaucoup trop écartelée entre la pauvre fille imbibée d'alcool et la forte femme capable d'en remontrer à tous : on ne sait même pas quel physique lui imaginer, on ne sait jamais trop sur quel pied danser et dans quel registre l'histoire veut se situer.
[...] Il faut s’attendre à des effets secondaires quand on essaie de suivre le mouvement de la Terre qui tournoie sur son axe, un point c’est tout. Les docteurs me prennent pour une malade mentale. Moi, je dis que je suis excentrique. Y a pas de mal à ça. Et j’ai pas besoin de prendre ces médocs à la con. Je les garde. Je me dirige vers le dernier placard à gauche de ma cuisine, attrape ma tirelire à suicide. « Quasiment remplie. »
[...] T’es complètement cinglée ! rugit Mattley de tous ses poumons.
– C’est pas nouveau, James. C’est pas nouveau.
Face à la trop complexe Freedom et à la très délirante famille Dalton, d'autres personnages manquent cruellement d'épaisseur, comme le flic transi d'amour que l'on a tendance à oublier entre deux chapitres.
Jax Miller (une américaine installée en Irlande) disposait de bons ingrédients mais sa mayonnaise n'a pas pris. À vouloir trop embrasser, à se disperser dans toutes les directions, l'auteure nous a perdu en route et l'on regrette d'être passé à côté d'un road-movie déjanté qui aurait pu être savoureux s'il avait été plus concentré. Sans doute le manque de maîtrise d'un premier roman.

Pour celles et ceux qui aiment Calamity Jane et les Dalton.
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Bouquin : Les jeunes filles et la mort


Les sirènes de l'émigration.

On a voyagé en classe polar depuis l'Amazonie jusqu'aux steppes d'Asie centrale en passant par le Pays du million d'éléphants ou le Pays Dogon [pour ne citer que quelques coups de cœur] ... on ne pouvait donc pas laisser passer cette promotion pour un voyage en ... Slovaquie (de quoi nous rappeler un 'vrai' voyage à Bratislava et dans les Tatras) !
L'américain Michael Genelin a travaillé pour le gouvernement US dans divers pays (dont la Slovaquie bien sûr) à la coopération internationale dans le domaine juridique : autant dire qu'il connait son sujet !
Les jeunes filles et la mort est la première enquête du commandant Jana Matinova, de la police de Bratislava.
Passée la surprise du style un peu rude de l'auteur (quelques grossièretés dans les dialogues), on se laisse prendre assez vite par la main de dame Matinova qui nous guide dans sa Slovaquie natale.
Pour nous en brosser le portrait le plus complet, les chapitres alternent entre l'enquête qui se déroule à notre époque et une tranche de vie de la période communiste d'il y a vingt ans (la vie passée de Jana), sans qu'on sache trop encore, pourquoi et comment les deux périodes vont se rejoindre ...
Mais on ne visitera pas que la Slovaquie puisque la commandante Jana Matinova viendra en mission à ... Strasbourg et Nice !
U.E. et souvenirs professionnels de l'auteur obligent.
On a donc droit à un amusant regard de ces étrangers (l'auteur US et l'héroïne slovaque) sur notre capitale alsacienne, à demi française, à demi européenne.
[...] Strasbourg est une ville française encore tournée vers l’Allemagne. Une vieille dame qui se prétend jeune tout en vantant ses traditions millénaires. Une petite ville de province parée des habits d’une grande métropole cosmopolite. Bien que sa situation sur la frontière allemande en fasse un endroit reculé pour la plus grande partie de la France située à l’ouest, elle abrite aujourd’hui le Parlement européen ainsi que la Cour européenne des droits de l’homme. Les Français, qui ont la tête sur les épaules en matière d’argent, ont fait payer à l’Union européenne la facture des bâtiments modernes qui accueillent les bureaucrates, ainsi que leurs attributs remarquables nécessaires, fontaines, statues et autres drapeaux qui ornent l’endroit pour épater le touriste. La France s’est donc de nouveau trouvée fondée à se prétendre le centre du monde, même si les infrastructures européennes de cette capitale ont été élevées grâce aux bons offices d’autres nations.
Et on apprend même que la présence russe à Nice ne date pas d'hier mais bien d'avant-hier : l'anecdote sur la princesse Kotchoubey est presque entièrement authentique et date de la fin du XIX°.
[...] Sasha descendit de la limousine et grimpa les marches comme si elle était la princesse Kotschoubey en personne venant reprendre possession de son palais.
Au fil des pages, on aura découvert également un autre attrait de cet intéressant voyage puisque l'enquête nous entraîne dans les arcanes de la traite des êtres humains (ici des jeunes femmes importées des pays de l'est, on l'aura deviné).
[...] La Slovaquie est devenue une escale dans la traite des êtres humains en provenance de l’Est. La plupart d’entre eux sont des réfugiés qui fuient la misère, la guerre ou la famine. Des gens qui tentent un nouveau départ pour eux et leur famille. Mais on ne les découvre qu’une fois qu’ils ont succombé dans une remorque de camion, une soute de navire ou des conteneurs.
Le bouquin original date de 2008 mais l'évocation de ces trafics honteux résonne d'un drôle d'écho en cette année 2015 qui voit notre Europe totalement dépassée par la question des migrants et des réfugiés.
Malheureusement, les propos sur ces trafics d'êtres humains resteront très superficiels : ils ne servent que de décor à l'enquête policière.
La traduction semble très correcte et l'écriture fluide, même si elle reste sans grande originalité, passe plutôt bien, d'autant qu'un humour pince sans rire est toujours présent.
[...] Un peu de corruption bien placée ne nuit à personne. Ça me permet de faire mon boulot. Je l’aide, il m’aide. Un prêté pour un rendu. Quel mal peut-il y avoir à rendre service.
[...] — Je n’ai pas d’argent à te prêter.
— Je n’ai pas fait tout ce chemin depuis l’Ukraine pour te demander de l’argent.
— Tous les Ukrainiens ont besoin d’argent.
— Je suis policier.
— Ce sont les pires. Les flics ont toujours la main tendue..
On peut juste regretter quelques connexions peu vraisemblables et des péripéties finales un peu rocambolesques mais c'est souvent le cas au rayon polar quand on veut traiter plusieurs sujets dans une même intrigue. Bref, une agréable excursion en Slovaquie (via Strasbourg, Nice et l'Ukraine !) : la série continue et l'on aura plaisir à visiter de nouveau la Slovaquie en compagnie de la commandant Jana Matinova qui est tout à la fois (et c'est pas facile) amante, mère, flic et même grand-mère. Un personnage et un pays complexes qui méritent tous deux que l'on fasse mieux connaissance.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires d'actualité.
D’autres avis sur Babelio et celui de Cassiopée.


Bouquin : Glacé


La vengeance est un plat qui se mange glacé.

Après l'italien Piste noire sur les pentes du Tyrol, restons encore un peu dans la série sports d'hiver.
Dès les premières pages de Glacé, on sent qu'on va se plaire en compagnie de Bernard Minier, même si le titre de son thriller avait de quoi nous refroidir.
Quelques pages et l'on comprend rapidement plusieurs choses.
Bernard Minier écorche volontiers ses victimes mais pas le français. Il écrit bien, c'est clair et propre, tout le contraire de M. Koudero par exemple, pour rester dans le polar français.
Bernard Minier emmène son lecteur au cœur d'un asile psy mais ne le prend pas pour autant pour un demeuré. Il évite de nous expliquer les évidences et nous bâtit une intrigue digne de ce nom, au contraire de J. Expert.
Bref, quelques pages et nous voici tout de suite en confiance, assurés d'un bon gros thriller et de quelques heures de plaisir.
Ah, bien sûr au fil des pages l'auteur devra empiler quelques figures imposées, de celles qui ont un air de déjà-lu ou déjà-vu, mais c'est la loi du genre (et des futures adaptations ciné-tv) et c'est fait toujours dans le même style propre et net, ni trop, ni trop peu.
Généreux, Bernard Minier nous a invités dans ses régions natales aux pieds des Pyrénées. En plein hiver. Glacé.
Et au fin fond d'une vallée enneigée, dans le pays de Comminges, le pays de l'ours, il nous a préparé un décor digne de Shining : celui d'un asile psychiatrique effrayant, flanqué de hautes murailles dignes d'un QHS, et où sont enfermés les pires criminels de notre Europe, ceux qu'aucun autre établissement n'a pu ou voulu garder. Asile psychiatrique, téléphériques, usine hydroélectrique, ... Minier a le sens du décor et nous donne même à lire quelques réflexions de curieux sur le gigantisme cyclopéen de ces constructions montagnardes d'un autre siècle.
Un décor original pour une scène de crime tout aussi insolite : tout commence avec un cheval, un pur-sang, écartelé et dépecé, accroché à un pylône de téléphérique !
Le cheval appartenait à un riche homme d'affaires du pays, sorte de Bernard Tapie local.
[...] - Disons que ça ne ressemble à rien de connu.
- Mince, j'aurais bien aimé voir ça.
- Tu le verras sur la vidéo.
- Ça ressemble à quoi ?
- Un cheval accroché à un portique de téléphérique, à deux mille mètres d'altitude, répondit Servaz.
[...] Jusque là, ils n'avaient qu'une histoire bizarre - la mort d'un cheval dans des circonstances insolites - qui n'aurait jamais pris de telles proportions si, au lieu d'un milliardaire, le propriétaire de l'animal avait été un fermier du coin. Et voilà qu'elle se trouvait reliée - sans qu'il pût comprendre ni comment ni pourquoi - à l'un des plus redoutables tueurs de l'ère moderne.
Mais bien entendu, cela ne fait que commencer et l'on découvrira d'autres mises en scènes de cadavres, humains cette fois : l'auteur prend son temps pour planter son décor et ses personnages, en attendant de faire ressortir de sombres histoires du passé, enfouies jusqu'ici sous la neige ...
Bernard Minier se débrouille habilement des figures imposées par le genre et nous sert un plat glacé, suffisamment épicé et relevé, accommodé d'une sauce originale et personnelle aux puissants arômes de terroir.
C'était là son premier roman (chapeau !) et depuis le bonhomme surfe sur ce succès mérité. On va certainement y revenir, ne serait-ce que pour le plaisir de retrouver Martin Servaz, le flic qui cause en latin !

Pour celles et ceux qui aiment les sports d'hiver.
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Bouquin : La mort lente de Luciana B.


Meurtres en série aléatoire.

Déception que cette Mort lente de Luciana B. de l'argentin Guillermo Martinez .
En dépit d'un début prometteur dans le style un peu suranné d'Edgard Poe, la mort lente sera plutôt celle du lecteur.
[...] Ses romans, dès les premiers paragraphes, éblouissaient, tels les phares d'une automobile sur la route, et l'on découvrait trop tard qu'on s'était transformé en un lièvre terrifié, figé et palpitant, incapable de faire autre chose que de continuer à tourner les pages, hypnotisé.
Deux écrivains, l'un est célèbre, l'autre est jaloux.
Tous deux font dans l'exercice de style et la construction alambiquée : crimes parfaits et probabilités mathématiques, jeux de musiques, de go et de hasard seront au menu.
Entre ces deux hommes, au centre du terrain de jeu, une jeune et jolie femme qui joue les dactylos et les séductrices.
Le plus tordu de ce trio infernal n'est pas celle ou celui qu'on pense ou plus exactement, le lecteur se retrouve bien seul face à trois esprits tordus (sans compter l'auteur, le vrai !).
Alors qui manipule qui ? Qui mène le jeu ? Des trois histoires, des trois points de vue, quel est le délire le plus paranoïaque ? Combien y'a-t-il de 'vérité(s)' ? Mais y'en a-t-il seulement une ?
Malheureusement le livre souffre de la froideur théorique de sa construction même : trois personnages sans chaleur, pas un de plus, une écriture qui s'avère finalement assez plate et un dénouement très en-deçà de ce que l'on avait cru entrevoir.
La savante mise en abyme (j'écris un livre sur un gars qui écrit un livre sur un gars qui écrit un livre sur ...) apparait bien vaine et les réflexions sous-jacentes sur l'écriture et son rapport au réel apparaissent bien nombrilistes.

Pour celles et ceux qui aiment les délires paranoïaques.
D'autres avis sur Babelio.